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Ultra Absorbant

Mauvais goût au coton

Marc-André Savard
24 août 2012

Sur un t-shirt hardcore, punk ou metal, ça prend de l’écrapou, un bon slogan violent ou, encore mieux, les deux. Ça fait partie du style, mais malgré toute cette agressivité et ces images subversives, les valeurs de plusieurs groupes de gueulards demeurent humanistes, sensibles, voire pacifiques. Par exemple, certains t-shirts de Cattle Decapitation montrent du bétail évicéré, mais le groupe est…végétarien. C’est pour ça qu’aucun t-shirt de groupe – ou de compagnies associées à la musique pas gentille – ne m’a jamais vraiment choqué.

Il y a quelques semaines, Frankie Palmeri, le chanteur d’Emmure, fermait sa ligne de vêtement, Cold Soul Clothing, suite à de nombreuses plaintes. On jugeait ses designs offensants et haineux.

Mon premier réflexe a été de prendre ces protestations avec un grin de sel. On peut bien laisser Palmeri vendre sa guenille, car, de toute façon, on a déjà suffisamment de raisons d’haïr Emmure : on peut s’en prendre à leurs textes idiots, à leurs compositions fades ou même aux tatous louches de Palmeri.


Mollet de Frankie Palmerie

Puis, j’ai vu les t-shirts en question et, pour la première fois de ma vie, j’ai fait la face de l’Untalkative Bunny. Voici l’un des t-shirts controversés, qui utilise une photo de la tuerie de Colombine.

J’avais peine à y croire, mais moi aussi j’était offensé! Pour mieux comprendre mon raisonnement, je l’ai donc décortiqué en considérant Cold Soul comme un dérivé de marchandise de groupes de musique. Donc, qu’est-ce qui peut bien accrocher avec les t-shirts de Palmeri, et avec celui de Colombine en particulier?

L’image?
En soi, cette image est loin d’être percutante. Combien de groupes hardcore ou punk ont utilisé des photos épouvantables de guerre ou de famine sur leurs produits? En 1993, le premier album de Rage Against The Machine a atteint le sommet des palmarès avec une pochette sur laquelle on voit un moine bouddhiste qui s’immole par le feu (et qui en est mort).

Le slogan?
Bah, encore là, on a vu pire. «Shoot First Ask Questions Last» ferait même un bon nom d’album pour Hank III. Par ailleurs, je souris à chaque fois que je vois le fameux t-shirt de Cradle Of Filth sur lequel on peut lire «Dead Girls Don’t Say No».

Évidemment, c’pas si cool que ça la nécrophilie, mais puisque ce slogan n’est pas relié à un fait réel, ça passe. Imaginez ce même slogan jumelé à une photo de Cédrika Provencher…un peu moins comique. Tiens, tiens, on se rapproche de la cause de mon reflux gastrique.

Le sujet?
La tuerie de Colombine est une tragédie, on s’entend, mais de nombreux artistes ont déjà exploité des tragédies sans que ça me choque. Pensons à Axl Rose qui a porté pendant des années des t-shirts avec le visage de Charles Manson et la mention «Charlie don’t surf» au dos. De l’humour de mauvais goût, certes, mais un choix vestimentaire moins troublant que ses maudits shorts blancs

Dans un autre domaine, Guernica, une toile de Picasso qui illustre un ignoble massacre nazi, est considérée comme un chef d’œuvre. Selon l’histoire, un officier de la Gestapo aurait vu une photo de l’oeuvre dans l’appartement de Picasso et lui aurait demandé si «c’est lui qui avait fait ça». Picasso aurait répondu: «Non, c’est vous!» Ah, un autre élément intéressant…


Guernica

Dans la série documentaire Metal Evolution, Shawn « Clown » Crahan, l’un des percussionistes de Slipknot, fait une comparaison intéressante lorsqu’il explique pourquoi sa musique est aussi agressive et négative. Selon lui, les fans de Slipknot sont comme des «asticots» qui se nourissent de la violence du groupe afin de devenir des «papillons». Bref, un mosh pit ou un bon album de couinement de porc permet de métamorphoser l’énergie négative en positive. La musique du yâb canalise donc la violence des amateurs et contribue à empêcher que la pression sorte tout croche à la maison, sur la rue, au travail, ou, dans le cas de Colombine, à l’école.

Malheureusement, la pression est parfois trop grande pour un jeune et les distractions telles que la musique, l’art, ou le sport, ne suffisent pas. Un t-shirt comme celui de Cold Soul nous confronte donc à notre impuissance et à notre indifférence face à la douleur d’individus qu’on côtoient au quotidien. Nous avons une part de responsabilité dans la tuerie de Colombine et, à l’image de Guernica, c’est un peu «nous qui avons fait ça».

Ça gosse de se le faire rappeler et l’inconfort est encore plus grand quand on le fait de façon crue, sans le «filtre» d’un artiste de talent (ou d’un designer de t-shirt qui ne travaille pas avec Word). Ajouter à cela une compagnie de t-shirt qui. au final, voulait faire une piastre sur le dos d’une tragédie, et vous avez un p’tit goût de bile dans la gorge…

Le choc facile?
Suite à la fermeture de Cold Soul, Palmeri a expliqué dans une lettre que, par le biais de ses t-shirts, il voulait «choquer» et «renvoyer l’image d’un monde tel qu’il est». Un raisonnement court qui légitimise le recours aux images et aux slogans les plus haineux et dégueulasses au nom du «facteur choc». Ainsi, sous le prétexte que le racisme existe, Cold Soul vendait aussi cet affreux t-shirt qui n’a rien à envier à ceux de Skrewdriver.

Une société évolue en étant confrontée, mais un choc qui n’est pas porteur de réflexion ou de revendication sert juste à répendre les tares sociales de façon bête et inutile. Les t-shirts de Cold Soul n’étaient que des miroirs qui dupliquaient la violence et ils faisaient beaucoup plus parties du problème que de la solution.

Je crois que c’est la volonté de Palmeri de choquer de la façon la plus facile qui soit, sans aucun second degré, qui m’a le plus irrité dans ses t-shirts. Et aussi parce que c’est le chanteur d’Emmure et que j’hais ce groupe. Ils peuvent ben tous crever du sida comme en Afrique… Ben non, c’pas vrai, je veux juste choquer.

Pas encore de commentaire.

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Marc-André Savard

Comptes rendus d'événements humides et propos juteux.

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